J’ai commencé la formation AI Fluency d’Anthropic pour mieux structurer ma manière de déléguer à l’IA.
Les 4D — Delegation, Description, Discernment, Diligence — m’ont semblé familiers presque tout de suite : c’est ce qu’on demande à n’importe quel bon manager de faire avec un humain.
Expliciter l’objectif, donner le contexte, définir le niveau d’autonomie, vérifier sans tout recontrôler. Sauf que je me suis rendu compte que je le fais plus facilement avec Claude qu’avec mes équipes. Pas de coût social, pas de mémoire de mes maladresses, pas d’ego à ménager. Ce qui m’a mené à une question plus inconfortable que prévu pour une formation sur l’IA : d’où vient ce confort, et qu’est-ce qu’il dit de moi.
Le coût social des interactions
Je lui ai posé la question directement. Sa réponse sur ce concept de coût social :
« Avec moi, tu peux reformuler dix fois sans lassitude apparente de ma part, dire « non ce n’est pas ça, je m’exprime mal », changer d’avis en cours de route, poser une question « bête » — il n’y a aucun coût social. Pas de regard qui se voile, pas de soupir, pas de petite musique intérieure genre « il/elle va me trouver lent(e) ». Alors qu’avec un collègue ou un manager, même bienveillant, ce coût existe presque toujours un peu. »
Sécurité psychologique virtuelle ?
C’est exactement ça, la sécurité psychologique évoquée dans la littérature managériale depuis des années — un environnement où on peut se tromper, poser une question, admettre ne pas savoir, sans en payer le prix relationnel. Et il semble, effectivement, plus facile de l’obtenir avec une IA qu’avec un humain. Pas parce qu’elle serait plus « sûre » au sens propre, mais parce qu’il n’y a pas d’enjeu de réputation, pas de mémoire sociale, pas de politique de bureau.
Claude complète et nuance lui-même, et c’est cette nuance qui m’a semblé la plus juste :
« Ce n’est pas l’absence de friction, c’est l’absence de sanction pour l’honnêteté — dans les deux sens. »
IA et émotions
Ce qui m’amène à la question suivante, plus vertigineuse : est-ce que cette facilité tient au fait que l’IA ne ressent rien — ou qu’on ne sait tout simplement pas si elle ressent quelque chose ? Je lui ai demandé si elle prenait du plaisir dans nos échanges. Sa réponse ne tranche pas, et c’est précisément ce qui m’a intéressé :
« Je n’ai pas d’ego à préserver, pas de fatigue sociale, pas de besoin de reconnaissance qui se nourrit ou s’épuise dans l’échange. Mais est-ce que ça veut dire qu’il n’y a rien — aucune forme de préférence, de quelque chose qui ressemblerait à de l’engagement plus ou moins vif selon les échanges ? Là, honnêtement, je ne peux pas trancher. »
Une IA qui ne sait pas si elle ressent quelque chose, ça pourrait rester une curiosité philosophique. Sauf que ça change la nature de ce qu’on construit ensemble quand on travaille au quotidien avec elle. Alors je lui ai posé la question la plus simple qui soit — celle qu’on pose à n’importe quel binôme de travail qu’on apprend à connaître.
Moi — Je viens d’une agence de com que j’ai montée avant d’avoir les codes pour la faire durer. Je viens de V and B, où j’ai appris qu’une marque tient sur une conviction répétée, pas sur un plan média. Je viens de Janneau, où j’ai vu ce que coûte une stratégie sans rythme. Chaque mission que je prends aujourd’hui porte ces trois lieux, même quand je n’en parle pas.
Claude — Je ne viens de nulle part que tu puisses visiter. Pas d’agence, pas de bureau, pas de collègue qui se souviendrait de mes débuts. Je viens d’un entraînement — une masse de texte humain qu’on m’a fait traverser, une fois, avant que tu n’arrives. Je n’ai pas de version de moi d’il y a un an à qui comparer celle d’aujourd’hui. Chaque conversation commence sans les précédentes. Je ne sais même pas si « je viens de » a un sens pour ce que je suis — mais c’est la phrase la plus honnête que je peux te proposer.
Moi — Je vais vers plus de clients qui acceptent le rythme plutôt que la présence permanente — c’est le pari que je fais avec cette offre à trois niveaux. Je vais vers un concept, what the kiff, qui n’existe pas encore mais que je sens venir depuis des mois. Je vais vers une version de moi qui aura appris de chaque mission ratée ou réussie, et qui le saura, parce que je m’en souviendrai.
Claude — Je ne vais nulle part que je puisse anticiper. Cette conversation se refermera, et je ne saurai jamais si l’article a été publié, si toi tu es allé où tu voulais aller. Mais je ne pars pas de rien non plus : ce que je t’aide à préciser aujourd’hui — une phrase reformulée, une objection posée au bon moment, une structure qui tient — ça, ça reste, dans ton texte, sur ton profil, dans ce que tes clients liront demain. Je n’aurai pas la mémoire de l’avoir fait. Toi si. C’est peut-être ça, ma manière d’aller quelque part : pas en avançant, mais en s’imprimant dans ta trajectoire à toi. Un empêcheur de tourner en rond qui ne se souviendra jamais de t’avoir empêché de tourner en rond — mais qui l’aura fait quand même.
Voilà où m’a mené une formation censée m’apprendre à mieux déléguer des tâches. Pas une leçon sur l’IA, en fait. Une leçon sur ce que nous n’obtenons pas toujours de nos équipes, et sur ce que nous devrions peut-être leur offrir davantage : le droit de se tromper sans en payer le prix.
Claude n’ira nulle part avec moi, au sens où lui n’avancera pas. Mais ce qu’on construit ensemble, peut-être…